30.10.17 au 26.11.17

A travers l’exposition « Les liens », conçue comme un parcours visuel et sonore, Eli Le Parc explore plusieurs courants religieux et spirituels. Le mandala, véritable leitmotiv dans son travail, est un terme sanskrit signifiant « cercle », sphère, communauté et tire son origine des traditions hindouistes et bouddhistes. Puisant son inspiration dans l’art talismanique et l’abstraction géométrique, l’artiste reprend la symbolique des chakras, qui déterminent plusieurs états de conscience. L’attrape rêve, instrument de pouvoir chamanique dans les rituels amérindiens, agit comme un filtre éloignant les mauvais songes. Ainsi, l’exposition est construite comme un chemin conduisant à l’élévation spirituelle, à une reconnexion avec un Tout, dont l’artiste est le guide.
La pratique textile est inextricablement liée à la mythologie antique dont les histoires de fileuses, de tisseuses nous sont comptées et font écho à la création contemporaine. Les exemples d’artistes pratiquant cet art sont nombreux : Anni Albers, Sheila Hicks, Chiharu Chiota, ou encore Christian Boltanski. Réalisés en sable (Job Koelewijn, Nursery piece), ou grâce aux technologies numériques (Loris Gréaud), le mandala apparaît régulièrement dans les pratiques artistiques contemporaines. Eli Jiménez Le Parc construit ses œuvres selon une déclinaison de la technique du macramé, en se plaçant au centre de ses cercles, puis tournant sur elle-même en tissant, en une mise en abyme de la circularité. Représentations symboliques des énergies et du fonctionnement de l’univers en lien avec notre psychisme, les mandalas sont des supports de méditation que l’artiste considère comme des offrandes aux spectateurs. Ainsi, à l’instar de Kandinsky qui, dans son ouvrage Du Spirituel dans l’Art et dans la peinture en particulier 1. affirmait que les couleurs sont la manifestation des souvenirs, le travail d’Eli le Parc pousse à l’introspection et réveille nos sens.

« Les Liens »

Dans cette exposition, l’artiste présente de nouvelles pièces qui sont autant de représentations du sacré. Il s’agit, par cette œuvre occupant l’espace dans sa globalité, de donner à voir et expérimenter les principaux chakras, points précis du corps par lesquels les échanges énergétiques ont lieu. Les œuvres sont disposées de manière à ce que le spectateur puisse déambuler au rythme des énergies des différents chakras, de visions kaléidoscopiques qui le plongeront, à l’instar d’André Gide, dans un « ravissement indicible »2. Ces dernières trouvent un écho dans les pièces géométriques – les talismans – accrochés au mur. Le visiteur sera amené à prendre des photos des sculptures textiles grâce à un polaroïd. Ainsi, au fil du temps, les multiples interprétations de l’exposition viendront alimenter un mur photographique, archive constituée de visions « en acte ». Le deuxième espace, plongé dans l’obscurité, présente une rosace lumineuse symbolisant un état supérieur de conscience.
Ses volumes textiles sont également des cartographies : cartographies intérieures et « liens » avec son pays d’origine, le Panama, ainsi qu’avec les autres parties du monde où elle a pu vivre. L’exposition est donc autobiographique : par un processus de création qui se veut méditatif et répétitif, elle tente de réduire ce lien qui la rattache à une ancienne vie.
Y a-t-il du spirituel dans l’art et quelle place occupe cette spiritualité dans nos vies ? Un colloque organisé à Paris en 2003, puis un autre à Strasbourg en 2011 tentaient de répondre à la question. 3. En 2008, l’exposition Traces du sacré au Centre Pompidou, retraçait l’évolution du concept dans l’histoire de l’art. Mais la définition du « sacré » n’est-elle pas en train de changer en ce 21ème siècle? Dans sa thèse à propos des arts textiles contemporains, Julie Crenn écrit « Le lien textile traduit un retour à des idées collectives, un retour à l’humain dans toute sa diversité et toutes ses différences. Le lien textile est inspirant, poétique, esthétique, politique et social. Il ne connaît pas les frontières, à l’image des vêtements que nous portons et qui nous accompagnent dans nos déplacements. Le lien textile implique la mouvance et l’histoire du monde. Lorsqu’un artiste crée une œuvre à partir du matériau textile, il a conscience de la portée des tissus qu’il choisit ou qu’il fabrique en respectant les codes d’une technique spécifique. » 4.
Cette affirmation est d’autant plus valable aujourd’hui. Les œuvres d’Eli Jiménez Le Parc, faites de liens et de nœuds textiles rhizomiques, interrogent notre rapport au réel. A l’ère du numérique, nous sommes tous « liés » : mais ces liens sont irréels, imaginés : ils structurent nos existences de manière artificielle. Ecriture sociale et politique, le tissu dresse un constat à propos de notre manière d’être au monde.

Coline Blot

1. Wassily Kandinsky, Du Spirituel dans l’Art et dans la peinture en particulier, (trad. Nicole Debrand et Bernadette du Crest, Ed. Philippe Sers) Col. Folio Essais, Gallimard, 1989, 216p.
2. André Gide, Si le grain ne meurt, Folio, Gallimard, 1972, p7.
3. Nous évoquons ici le colloque Du spirituel dans l’art contemporain ? qui s’est tenu en 2003 à Paris et Art contemporain et expressions spirituelles, à Strasbourg, en 2011.
4. Julie Crenn, Arts textiles contemporains : quêtes de pertinences culturelles. Art et histoire de l’art, Université Michel de Montaigne – Bordeaux III, 2012